Texte intégral du chapitre, tiré du livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), signé Décrypteur.
Ce chapitre traite de cet écart. Les livres de symboles donnent un sens par chose vue, et les interprètes qui les ont écrits savaient que ce sens ne tient pas tout seul. Al-Shihāb al-ʿĀbir al-Maqdisī (raḥimahu Llāh, mort en 697 H) consacre un chapitre de son al-Badr al-Munīr fī ʿilm at-taʿbīr à ce qui fait varier un symbole : la langue du rêveur, sa religion, son métier, le lieu où il se trouve, ses habitudes, son gagne-pain, sa maladie, et jusqu’au fait qu’il soit vivant ou mort. Saʿīd Buwāḥ, dans son Miftāḥ fī ʿilm taʿbīr ar-ruʾyā, en fait l’un de ses deux indices et l’appelle l’indice de l’état, la qarīnat al-ḥāl. Ibn Qutayba al-Dīnawarī (raḥimahu Llāh) va plus loin : toute science a des fondements qui ne bougent pas, celle-ci exceptée.
Six règles suivent. La cinquième est celle qu’al-Shihāb al-ʿĀbir appelle un grand fondement, et dont il écrit que la plupart des praticiens la laissent de côté. Elle explique pourquoi un rêve de rasage annonce un soulagement à un homme et une perte à son voisin.
Le symbole et celui qui le voit
Règle 131Le symbole n’a pas de sens fixe
Al-Shihāb al-ʿĀbir ouvre par la langue. Le coing vaut honneur, beauté et repos pour qui parle persan, parce qu’il se nomme dans cette langue bahī ; pour les Arabes et pour qui vit parmi eux, il annonce le voyage et l’exil.
Puis la religion. Manger une bête morte est un gain illicite ou un tourment chez celui qui la tient pour interdite, une subsistance et un profit chez celui qui la tient pour permise.
Puis le métier. Porter les armes vaut service pour le soldat sans emploi, victoire pour le combattant, adoration interrompue pour le dévot, querelle et discorde pour les autres.
Puis le gagne-pain. Le vêtement sale, rapiécé ou vieux annonce aux cuisiniers et aux chauffeurs de fours que leur travail rentre, puisqu’ils ne le portent qu’à l’ouvrage ; propre, il leur annonce le chômage. Pour les autres, c’est l’inverse.
Puis la maladie, puis la mort. Les sucreries valent une maladie qui traîne à qui souffre d’un mal chaud et le bien à qui souffre d’un mal froid. La soie et l’or, blâmables sur un vivant à qui cela ne sied pas, disent du mort qu’il est dans la soie du Paradis.
Sa liste compte encore le lieu et la saison. Ces deux-là font le chapitre 8, et ils s’y lisent avec la même mesure.
Son commentaire ramasse tout cela en un ordre : juge le même objet par la différence de l’état de celui qui le voit. Il le vérifie sur un seul exemple, le tissu fin, qui vaut tourment en hiver ou chez un malade du froid, aisance en été, mariage doux et facile chez celui dont le mal vient de la chaleur et chez le célibataire, beaux bâtiments chez celui qui bâtit, route facile chez le voyageur, affaires aisées chez celui qui a un besoin, guérison chez celui qui porte des plaies. Si plusieurs personnes d’états différents lui rapportent la même vision, le jugement change avec l’état.
Buwāḥ pose la même chose dès son introduction : le sens d’une chose change avec l’indice de l’état, le temps, le lieu, et des considérations si nombreuses qu’on ne peut guère les compter. Au chapitre des indices, il nomme ce second indice et dit où le prendre : dans l’état du rêveur, dans sa situation réelle, dans le temps ou dans le lieu. Il en donne la liste : le rang, l’apparence, la droiture, la corruption, la maladie, la santé, la pauvreté, la richesse, la coutume, l’époque, le lieu. Son exemple tient en une ligne et couvre quatre cas. Un homme se voit acheter un vêtement : célibataire, il se marie ; en quête d’un emploi, il en trouve un ; malade et le vêtement neuf, il guérit ; et si le vêtement était blanc, peut-être meurt-il.
Buwāḥ cite ensuite Ibn Qutayba, qui donne la raison de fond. Toute science recherchée a des fondements qui ne diffèrent pas et des mesures qui ne changent pas ; l’interprétation seule fait exception, car la vision se déplace de ses fondements avec la différence des états des gens, de leur apparence, de leurs métiers, de leurs rangs, de leurs religions, de leurs ambitions et de leurs volontés, et avec la différence des heures et des époques ; tantôt elle est une image qu’on lit par le semblable, tantôt une image qu’on lit par le contraire.
Ce procédé est le neuvième et dernier de la liste d’Ibn Qutayba, et il le donne pour appuyé sur une vue d’ensemble de la situation du rêveur plutôt que sur un mécanisme de langue. Il en tire une conséquence dure : le même rêve présage la miséricorde pour certains et le tourment pour d’autres.
Ash-Shuwayer rapporte d’Ibn Qutayba que les interprètes s’accordent sur ce point, et il y ajoute le parler. Le sens change jusqu’avec le dialecte du rêveur. Il l’appuie sur le hadith d’Abū Hurayra (raḍiya Llāhu ʿanhu) : « et j’aime l’entrave, et je déteste le carcan, et l’entrave est fermeté dans la religion » (Muslim, n° 2263). Que cette phrase remonte au Prophète ﷺ est en question chez les auteurs des deux Ṣaḥīḥ eux-mêmes. Muslim la fait suivre, au même endroit, du mot du rapporteur : « je ne sais pas si cela est dans le hadith, ou si c’est Ibn Sīrīn qui l’a dit. » Al-Bukhārī la donne au n° 7017 dans le fil des paroles d’Ibn Sīrīn, « on détestait le carcan en songe, et l’entrave leur plaisait », puis rapporte ce qui tire dans l’autre sens, le mot de Yūnus, qui ne pense pas que l’entrave vienne d’ailleurs que du Prophète ﷺ. Ce sur quoi la règle repose tient de toute façon : les deux mots sont proches dans la bouche des gens, et le mot que le rêveur emploie pèse sur l’interprétation de son récit.
Al-Madrī en fait son neuvième fondement et le résume en deux phrases : l’homme droit ne vaut pas le pervers dans l’interprétation, et la femme ne vaut pas l’homme. Al-Mazrūʿī inscrit la même exigence parmi ses recommandations à l’interprète, sous une formule courte : tenir compte de la différence des conditions des gens.
Règle 132Interroger le rêveur sur son caractère et ses habitudes
Ibn Qutayba clôt ses conseils de méthode par une phrase qui renverse l’ordre habituel. Le tempérament des gens agit sur le rêve, leurs habitudes et ce qu’ils connaissent s’y montrent, et cela compte plus que le symbole. Il en tire une consigne : demande la nature de l’homme, et demande ses habitudes.
Nous n’avons pas le texte arabe de ce passage. Il nous est parvenu par la traduction française de la thèse d’Umberto Cicchetti sur le Taʿwīl ar-ruʾyā d’Ibn Qutayba.
Règle 133Le rang, le pays, l’école et la religion
Al-Ṭayyār en fait le huitième de ses points de contrôle : interpréter selon le rang des gens, leur école juridique, leur religion et leur pays, en demandant à Allah la réussite et la justesse. Un article contemporain, dont l’attribution au cheikh Fahd al-ʿUṣaymī reste incertaine, dit la même chose autrement : l’interprète doit connaître le rang de ceux qui lui racontent leurs visions, car la vision des simples ouvriers n’est pas celle des responsables et des savants, et il doit connaître leur pays, leur école et le moment de la vision.
Al-Shihāb al-ʿĀbir applique la règle au rang réel, et il la rend mesurable. Bâtir un lieu utile aux gens annonce le bien, à condition que ce soit avec des moyens qui conviennent à un homme comme lui dans un lieu comme celui-là. Avec des moyens qui ne lui conviennent pas, le sens tombe sur autre chose : il se rapproche d’Allah, ou des grands, ou des gens, ou il se marie avec de l’argent douteux. Plus loin, il pose les deux versants. Celui qui accomplit en rêve un travail plus élevé que le sien obtient puissance, élévation et richesse, comme le lettré qui se voit enseigner, prêcher, diriger la prière ou juger. Celui qui accomplit un travail plus bas que le sien tombe vers la pauvreté, le tourment et la descente d’un cran, comme l’orfèvre qui se voit travailler le fer, ou le marchand de perles qui se voit vendre de la verroterie.
Un homme lui dit s’être vu au-dessus d’une khānqāh, commandant et interdisant, vêtu de mauvais habits. Il lui répondit que les gens du lieu auraient du mal par lui et que la faute serait la sienne, puisqu’il exerçait l’autorité sur des gens qu’il n’avait pas qualité pour gouverner. Un orfèvre lui dit que chaque fois qu’il travaillait l’or ou l’argent, le métal devenait du cuivre. Il lui dit qu’il échangeait le bon contre le mauvais. L’homme le reconnut, et dit se repentir.
La religion suit le même principe. Ce qui arrive aux couvents, aux églises et aux temples revient à leurs gens, comme ce qui arrive à la mosquée revient aux musulmans, et l’auteur le formule en une ligne : donne à chaque communauté ce qui lui convient. Un chrétien lui dit s’être vu manger le Messie ; il lui répondit qu’il avait volé une croix d’or, l’avait vendue et mangé son prix. L’homme confirma. Un juif lui dit avoir vu Mūsā ibn ʿImrān (ʿalayhi s-salām) derrière son dos ; il lui répondit qu’il avait abandonné une part de la Torah qu’il gardait par cœur, et que sa religion allait changer. Cet homme devint musulman.
Règle 134La conduite du rêveur change l’interprétation
Al-Baghawī (raḥimahu Llāh) rapporte le cas des deux hommes venus dire à Ibn Sīrīn la même vision, l’appel à la prière. Ibn Sīrīn donne sa raison lui-même : il a vu chez le premier une bonne conduite, et il a interprété par le verset « Et fais aux gens une annonce pour le Hajj » (al-Ḥajj 22:27) ; il n’a pas vu la même chose chez le second, et il a interprété par le verset « Ensuite un crieur annonça : “Caravaniers ! vous êtes des voleurs” » (Yūsuf 12:70). Les deux versets emploient le verbe adhdhana, celui de l’adhān : c’est ce mot qui relie la vision aux deux lectures, et la traduction française ne le montre pas.
Al-Madrī donne le même couple de lectures et le même critère. L’appel à la prière peut indiquer le pèlerinage, tiré du premier verset, et il peut indiquer le vol, tiré du second ; si celui qui interroge est du nombre des gens droits, l’interprétation retenue est le pèlerinage.
Le symbole ouvrait deux portes. C’est la conduite du rêveur qui a désigné laquelle.
Le grand fondement
Règle 135Ce qui convient au rêveur est de bon augure
Al-Shihāb al-ʿĀbir tient cette règle pour un grand fondement, et il ajoute que la plupart des praticiens de cette science la négligent.
Il l’établit d’abord sur le blanchiment des cheveux. Le jeune homme à qui le blanc sied, comme les savants, les pauvres et les gens de religion, qui voit sa barbe blanchir, obtient un bien, un rang et une élévation. L’auteur en donne la raison par l’histoire d’Ibrāhīm (ʿalayhi s-salām) : voyant le premier blanc dans sa barbe, il demanda ce que c’était, et il lui fut révélé que c’était sa dignité ; il demanda alors qu’elle fût augmentée, et sa barbe devint blanche comme du coton. Chez celui qui ne recherche pas le blanc, comme le soldat et la femme, la même vision annonce soucis, tourment, gagne-pain arrêté et querelle entre les époux.
Les deux consultations qui suivent tiennent en une ligne chacune, et se lisent ensemble. Un homme à qui le blanc convenait se vit blanchi ; l’auteur lui annonça un vêtement blanc, et cela se produisit. Un autre, à qui cela ne convenait pas, se vit blanchi de même ; l’auteur lui annonça la mort de quelqu’un pour qui il porterait du blanc en deuil.
Il élargit ensuite au rasage, et c’est là qu’il nomme la règle. Se raser la barbe ou la tête est un bien et la fin d’un tourment chez celui qui apprécie cette pratique ; c’est un tourment et une perte chez celui qui la déteste. Puis vient l’avertissement : ce jugement est un grand fondement, la plupart des gens de cette affaire le laissent passer, il n’est pas permis de le négliger, car la plupart d’entre eux ont déclaré le rasage mauvais, et ce n’est pas exact.
La même page porte une précision qui resserre la règle. La règle ne joue que si le rêveur n’avait pas déjà l’intention de se raser. Si sa coutume est de se raser, que ses cheveux avaient poussé dans la veille et qu’il ne songeait pas à s’en défaire, la vision est bonne. S’il était déjà rasé, ou s’il avait décidé de le faire, il n’y a pas de jugement à rendre. Et si, dans la veille, il portait la tête rasée sans avoir eu l’intention de garder ses cheveux, la vision annonce dette, soucis, maladies et propos malveillants.
La règle vaut hors du corps et hors du rasage. Al-Shihāb al-ʿĀbir la pose comme un principe, et non comme une observation sur les barbes : ce qui convient au rêveur est loué, ce qui ne lui convient pas est blâmé.
Règle 136Le même symbole dit une chose et son contraire
Se voir mourir, ou se voir à l’agonie, annonce deux choses opposées selon l’état de celui qui rêve. À qui n’est pas dans la détresse, cela annonce le tourment. À qui est déjà dans le tourment, cela annonce que son épreuve va cesser bientôt, parce que la mort est une délivrance et que l’agonie en est proche.
Al-Shihāb al-ʿĀbir ne s’arrête pas à ces deux cas. Dans la suite du même passage, il tire de l’agonie l’affranchissement de l’esclave, puisqu’il ne reste plus sur lui l’autorité de personne, et sa vente, puisqu’il change de place ; la querelle, par la parenté des mots ; le repentir, parce que celui qui approche de cela revient d’ordinaire du mauvais ; et le voyage. Un homme lui dit s’être vu à l’agonie ; il lui répondit qu’il préparait un départ. Un autre se vit mourir puis revivre ; il lui dit qu’il voyagerait et rentrerait. Un autre rapporta la même chose ; il lui dit qu’il serait emprisonné puis libéré.
La citation de l’auteur est coupée en deux par une longue note de l’éditeur moderne, entre les pages 148 et 149 du livre imprimé. Le texte, lui, est continu.
Ces six règles décident du sens avant les principes qui gouvernent les symboles, réunis plus loin au chapitre 9. Un interprète qui tranche un symbole sans avoir demandé qui rêve travaille sur la moitié du rêve.
Numérotation propre à cette rubrique. Les livres cités ne numérotent pas leurs règles. Sources détaillées : les onze livres utilisés. Lexique des termes : glossaire.