- N'interpréter qu'avec science
- Interpréter un rêve, c'est rendre une fatwa
- L'interprétation est une science qui s'apprend, non un don réservé
- Trois conditions pour apprendre et enseigner cette science
- Les outils de l'interprète : Coran, Sunna, langue, proverbes, coutume
- Renoncer à interpréter tant qu'on ne sait pas trier la vision du ḥulm
- Une subsistance licite et l'éloignement du péché conditionnent la justesse
- Interpréter pour Allah, en demandant Son aide
- Ne pas rechercher la notoriété ni se complaire dans ses réussites
- La retenue : n'interpréter que ce dont on se sent capable
- Savoir dire « je ne sais pas » et renvoyer à plus savant
- L'interprétation reste conjecture : l'interprète se trompe et atteint juste
- Ne jamais affirmer catégoriquement son interprétation
- Écouter le récit en entier, et le faire répéter
- N'interroger le rêveur que sur ce qui sert l'interprétation
- Ne pas interpréter pour un rêveur dont on ignore la situation
- Ne pas juger le rêve d'après le ressenti du rêveur
- Ne pas précipiter ni forcer l'interprétation
- Ne pas interpréter dans un moment de contrainte
- Ouvrir et clore l'entretien par une invocation de bien
- Interpréter du meilleur sens possible, ou se taire, sans travestir le sens
- Taire ce qui nuit et garder le secret du rêveur
- Formuler l'interprétation dans les mots du rêveur
- Conseiller et orienter, au-delà de l'interprétation
- Ne pas prendre au pied de la lettre la vision d'Allah, d'un ange ou d'un prophète
- L'observation répétée autorise à interpréter un symbole que les anciens n'ont pas traité
Texte intégral du chapitre, tiré du livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), signé Décrypteur.
Elle sort d’abord sous la forme d’une condition de science, puis d’une série de devoirs qui pèsent sur la conduite de l’entretien. Le rapprochement le plus lourd est celui de la fatwa : la sourate Yūsuf appelle du verbe de la consultation juridique la demande d’interprétation (Yūsuf 12:41, 43 et 46), et l’imam Aḥmad (raḥimahu Llāh) disait de celui qui répond qu’il appose la signature d’Allah sur son avis. Tout ce qui suit découle de là. Un homme qui signe au nom d’Allah apprend avant de parler, trie avant d’interpréter, se tait quand il ne sait pas, et couvre ce qu’il a entendu.
La matière de ce chapitre ne ressemble pas à celle du chapitre 9. Les principes des symboles viennent d’un livre du VIIe siècle ; les devoirs de l’interprète, eux, ont été rassemblés surtout par des auteurs contemporains : al-Ṭayyār dans une risāla qui aligne douze points de contrôle, Saʿīd ibn ʿAlī Buwāḥ dans al-Miftāḥ fī ʿilm taʿbīr ar-ruʾyā, qui donne onze adab puis une méthode en douze étapes, al-Mazrūʿī dans un article publié sur le site Baynoona, qui ferme sur six recommandations, al-Wadʿān dans Kayfa tuʿabbar ar-ruʾyā ?, et ash-Shuwayer dans un entretien parlé, transcrit ensuite. Derrière eux, deux auteurs anciens : Ibn Qutayba (raḥimahu Llāh), qui a écrit sur ce sujet les pages les plus dures, et que nous ne possédons qu’en traduction française, et al-Shihāb al-ʿĀbir (raḥimahu Llāh), qui fournit trois règles et, pour une quatrième, les consultations qui la montrent en acte.
Ce qui vient d’un article est donné pour un article, avec l’état de son texte. Les numéros des règles sont ceux de ce livre : aucun auteur ancien n’a compté les règles de cette science ni ne les a rangées ainsi.
Les devoirs du rêveur, qui répondent à ceux-ci, sont au chapitre 3. Les fautes que ces règles préviennent, et leurs conséquences, sont au chapitre 5.
La place de celui qui interprète
Règle 69N’interpréter qu’avec science
On demanda à Mālik : la vision, tout le monde l’interprète-t-il ? Il dit : joue-t-on avec la prophétie ? Puis il précisa : seul celui qui la maîtrise bien interprète la vision ; s’il y voit du bien, qu’il l’annonce ; s’il y voit ce qui déplaît, qu’il dise du bien ou qu’il se taise. On lui demanda encore s’il pouvait interpréter en bien ce qui, chez lui, était mauvais. Il dit non. Puis il conclut : la vision est une part de la prophétie, on ne joue pas avec la prophétie.
Deux de nos sources portent cette parole. Al-Ṭayyār la cite dans sa risāla. Al-Mazrūʿī la rapporte d’après at-Tamhīd d’Ibn ʿAbd al-Barr et la place en tête de ses conseils aux interprètes : ne pas s’engager dans l’interprétation sans science des fondements et des règles de cette science. Les deux premiers points de contrôle d’al-Ṭayyār disent la même chose en deux lignes : que l’interprète soit savant et habile dans la science du taʾwīl, et qu’il n’interprète jamais qu’avec science et discernement.
Un article contemporain, attribué au cheikh Fahd al-ʿUṣaymī sans que l’attribution soit assurée par le texte lui-même, rapporte du cheikh Muḥammad ibn ʿAbd al-Wahhāb (raḥimahu Llāh), d’après le recueil de ses écrits (5/130 et 5/143), que l’interprétation est une science authentique qu’Allah accorde à qui Il veut de Ses serviteurs, qu’Allah l’a mentionnée dans le Coran, et que pour cette raison on a dit : nul n’interprète la vision sinon celui qui possède la science de son interprétation, parce qu’elle relève des catégories de la révélation.
Règle 70Interpréter un rêve, c’est rendre une fatwa
Al-Ṭayyār part d’un fait de vocabulaire. Dans la sourate Yūsuf, la demande d’interprétation est désignée par le verbe de la consultation juridique, celui de l'iftāʾ : le roi l’emploie pour son propre rêve, l’échanson l’emploie en s’adressant à Yūsuf (ʿalayhi s-salām), et Yūsuf (ʿalayhi s-salām) l’emploie en répondant aux deux détenus. L’interprétation entre donc dans le champ de la fatwa. S’y avancer sans science n’est pas plus permis que de donner une fatwa sans science. Al-Ṭayyār cite les trois passages sans en donner les numéros. Ce sont les versets 41, 43 et 46 de la sourate : « L’affaire sur laquelle vous me consultez est déjà décidée » (Yūsuf 12:41), « O conseil de notables, donnez-moi une explication de ma vision, si vous savez interpréter le rêve » (Yūsuf 12:43), et « O toi, Joseph, le véridique ! Eclaire-nous au sujet de sept vaches grasses que mangent sept très maigres… » (Yūsuf 12:46). La traduction française ne garde pas ce verbe juridique, sur lequel repose tout l’argument.
Il ajoute alors la phrase de l’imam Aḥmad : puisque le taʾwīl est une sorte de fatwa, que l’interprète sache qu’il appose la signature d’Allah sur son avis.
Al-Wadʿān tire du même rapprochement une conséquence pratique. La manière d’interpréter revient aux gens de science des visions, parce que le taʾwīl entre dans la fatwa ; celui qu’on installe à cette place doit préparer son équipement, s’y tenir prêt, et ne parler qu’avec science, car la vision est une part de la prophétie et il n’est permis à personne, en aucun cas, de jouer avec la prophétie. Il redit la règle en conclusion de son livre, dans d’autres mots.
Ce qu’ash-Shuwayer tire du même rapprochement, à savoir que l’interprète répond du dommage causé par son erreur comme le muftī, est au chapitre 5, règle 106.
Un savoir qui s’apprend
Règle 71L’interprétation est une science qui s’apprend, non un don réservé
Al-Mazrūʿī pose la thèse en une page. L’interprète qui veut interpréter une vision comme il faut a besoin de connaître les outils de l’interprétation ; qui ne possède pas ces outils n’interprète pas bien, car nul ne donne ce qu’il n’a pas. L’interprétation est une science et une compétence qui s’acquièrent, et l’inspiration dans ce domaine n’est elle-même qu’une des compétences acquises par l’expérience. D’où l’ordre qu’il fixe : apprendre d’abord les règles de la vision, acquérir ensuite l’habileté et la pratique.
L’article attribué à al-ʿUṣaymī défend la même position et l’appuie sur trois récits où Abū Bakr (raḍiya Llāhu ʿanhu) interprète devant le Prophète ﷺ. Après son interprétation du rêve de l’échelle, le Prophète ﷺ se tait, ce qui vaut approbation. Sur les trois dattes, il confirme son interprétation. Sur un troisième rêve, il lui dit qu’il a visé juste sur une partie et s’est trompé sur une autre, sans préciser laquelle. Un interprète que l’on tient pour inspiré peut donc se tromper, et ce qui se corrige s’apprend. Le texte arabe de cet article est trop abîmé pour qu’on en cite les termes ; les mots de la correction adressée à Abū Bakr sont donnés plus loin, avec leur source, à la règle 81.
Le même article cite le tafsīr d’Ibn as-Saʿdī (2/442) : l’interprétation est l’une des sciences importantes qu’Allah accorde à qui Il veut de Ses serviteurs, et l’on est récompensé de l’enseigner comme de l’apprendre. Le même article rappelle que ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb (raḍiya Llāhu ʿanhu) interrogeait Asmāʾ bint ʿUmays (raḍiya Llāhu ʿanhā) sur l’interprétation des rêves.
Ash-Shuwayer donne la chaîne, d’après les Ṭabaqāt d’Ibn Saʿd : Saʿīd ibn al-Musayyib (raḥimahu Llāh), l’un des hommes de son temps qui interprétaient le plus et le plus juste, avait appris cette science d’Asmāʾ bint Abī Bakr (raḍiya Llāhu ʿanhā), qui l’avait apprise de son père. Une science qui se transmet de maître à élève n’est pas un don réservé.
À noter : la nature même de l’interprétation, inspiration chez les prophètes et science acquise chez les autres, est traitée au chapitre 1, règle 5. Elle n’est pas reprise ici.
Règle 72Trois conditions pour apprendre et enseigner cette science
Après avoir retenu que le taʿbīr s’apprend et s’enseigne, al-Wadʿān refuse de laisser cette conclusion sans bornes et pose trois conditions.
La première tient à l’élève : qu’il réunisse les outils de cette science, connaissance du Coran et de la Sunna, maîtrise de la langue arabe, des proverbes courants, du sens, de la dérivation des noms, et des points fins de ce savoir, ses règles et ses principes de base. La deuxième tient au public : que le champ ne soit pas ouvert aux gens du commun, qui n’ont pas ces outils et qui s’autorisent ou s’interdisent des choses sur la foi d’un rêve de passage. La troisième tient au maître : que l’apprentissage se fasse auprès de quelqu’un qui maîtrise cette science et sait la transmettre.
Ash-Shuwayer précise ce qu’enseigner veut dire ici. Les gens de science ont dit que cet enseignement relève des indices et des exemples, non d’un dictionnaire où tel symbole aurait tel sens et tel autre tel autre, ce qu’il juge faux. Un homme peut apprendre cette science, mais l’enseigner est difficile : il cite Ibn Qutayba, dans son livre sur l’interprétation des visions, pour qui la connaissance de l’interprétation compte parmi les sciences les plus difficiles, parce qu’elle demande le Livre, la Sunna, les poèmes des Arabes, les coutumes et les usages des gens, jusqu’à leurs parlers. Aussi ne tient-il pas pour juste de se donner une école ou une académie pour enseigner les gens : cela pourrait même leur nuire beaucoup.
Le refus du dictionnaire figé est développé pour lui-même au chapitre 5, règle 96.
Règle 73Les outils de l’interprète : Coran, Sunna, langue, proverbes, coutume
Ibn Qutayba explique d’abord pourquoi la liste doit être si longue. Les autres sciences ont des prémisses fixes ; celle-ci change avec les états des gens, leurs métiers, leurs rangs, leurs religions et leurs saisons. Il faut donc que l’interprète soit expert du Coran et des traditions prophétiques, qu’il doit prendre en compte dans son interprétation, qu’il connaisse les proverbes des Arabes, les poèmes célèbres, l’étymologie des mots et les expressions populaires, et qu’il soit en outre cultivé, courtois, intelligent, connaisseur des états des gens, de leurs situations, de leurs rangs et de leurs caractères, habile à l’analogie et homme de principe.
Al-Ṭayyār reprend la liste dans son sixième point de contrôle : perspicace, intelligent, pieux, net des turpitudes, savant du Livre d’Allah et de la Sunna de Son Prophète ﷺ, de la langue des Arabes, de ses proverbes et de ce qui circule sur la langue des gens. Al-Miftāḥ la réduit à son septième adab : avoir la science du Livre et de la Sunna.
Al-Wadʿān en tire la conséquence négative, qui manque chez les autres : qui ne possède pas ces principes et ces outils, connaissance du Coran et de la Sunna, maîtrise de la langue arabe, des proverbes courants, du sens et de la dérivation des noms, n’interprète pas bien, et peut même ne pas interpréter du tout, car nul ne donne ce qu’il n’a pas. Plus loin, il resserre encore : la compétence dans la science de l’interprétation n’appartient qu’à qui est versé dans toutes les sciences, parce que l’interprétation ne puise pas à une seule mer, son fonds étant le Livre, la Sunna, les proverbes des Arabes, leur poésie, la coutume et l’usage. Cette dernière phrase est de lui ; il renvoie seulement, pour l’avoir signalé, à Ibn al-ʿArabī al-Mālikī (raḥimahu Llāh) dans ʿĀriḍat al-Aḥwadhī (9/152).
Règle 74Renoncer à interpréter tant qu’on ne sait pas trier la vision du ḥulm
Avant de savoir ce qu’un rêve veut dire, il faut savoir s’il veut dire quelque chose. Al-Miftāḥ en fait un devoir préalable et le formule sans ménagement.
L’interprète doit maîtriser parfaitement la distinction entre les trois sortes de rêve, pour avoir pleine connaissance de ce qui vient d’Allah et de ce qui vient du diable ou de l’âme. Il observe que beaucoup d’interprètes négligent cette porte : ils s’appliquent à interpréter toute vision qui leur parvient sans trier ce qui est sain de ce qui est corrompu. À celui qui en est là, il donne un conseil : qu’il abandonne l’interprétation jusqu’à ce qu’Allah lui ouvre cette science, car l’interprète habile est précisément celui qui sépare, parmi les visions, le corrompu du sain.
Al-Ṭayyār en fait son cinquième point de contrôle, en une ligne : ne pas interpréter la vision avant de s’être renseigné et d’avoir distingué son genre et ce qui lui convient.
Les critères du tri eux-mêmes sont au chapitre 2. Les dégâts que l’absence de tri produit sont au chapitre 5.
Règle 75Une subsistance licite et l’éloignement du péché conditionnent la justesse
Ibn Qutayba énumère d’abord ce qu’il faut savoir : le Coran, le hadith, les interprétations déjà rendues, les proverbes des Arabes, les vers rares, la dérivation des mots, et jusqu’aux mots que le commun déforme. Puis il retire à cette liste le pouvoir de suffire.
La connaissance des fondements, écrit-il, ne servira de rien à l’interprète, à moins qu’Allah ne le soutienne d’un secours qui redresse son jugement vers le vrai et sa langue vers le juste. Et ce soutien ne lui sera pas accordé tant qu’il n’aura pas une nourriture licite, qu’il ne sera pas net des turpitudes et pur des péchés. S’il est dans cet état, Allah déverse sur lui de ce secours, et lui assigne une part de l’héritage des prophètes.
Ce passage est de la plume d’Ibn Qutayba, énumération comprise. Al-Miftāḥ le rapporte, de sa phrase d’introduction jusqu’à la marque de fin d’emprunt qu’il imprime, en renvoyant à Taʿbīr ar-ruʾyā d’Ibn Qutayba (p. 26).
Le même exige la chose en son nom, dans son sixième adab : que l’interprète soit pieux, pur, scrupuleux et digne de confiance en toute circonstance. Al-Ṭayyār demande pareillement qu’il soit pieux et net des turpitudes.
L’intention, et la mesure
Règle 76Interpréter pour Allah, en demandant Son aide
Les deux premiers adab de l’interprète chez al-Miftāḥ tiennent en une ligne chacun : être sincère envers Allah dans son interprétation, et Lui demander Son aide pour interpréter.
Al-Ṭayyār en fait son onzième point de contrôle et y ajoute le motif : que l’interprète ait l’intention de se rapprocher d’Allah par son interprétation, puisque ce fut l’une des voies suivies par les prophètes ; s’il forme cette intention, il en est récompensé.
Règle 77Ne pas rechercher la notoriété ni se complaire dans ses réussites
Interrogé sur ce que serait un enseignement académique de cette science, ash-Shuwayer répond en parlant de l’homme avant de parler du programme. Les gens de science, dit-il, ont exigé de l’interprète des qualités qui lui soient propres : la crainte d’Allah, la véracité, et l’absence d’amour de la mise en avant. Puis il nomme l’épreuve : parmi ce dont Allah éprouve l’homme, l’amour du prestige et de la mise en avant.
Il l’appuie sur la parole du Prophète ﷺ : deux loups affamés lâchés dans un troupeau n’y font pas plus de dégât que n’en fait à sa religion l’avidité de l’homme pour l’argent et pour le prestige. Ce hadith n’est ni dans al-Bukhārī ni dans Muslim : il est chez at-Tirmidhī, n° 2376, d’après Kaʿb ibn Mālik (raḍiya Llāhu ʿanhu), qui le déclare ḥasan ṣaḥīḥ. Puis il cite an-Nawawī (raḥimahu Llāh), dans Bustān al-ʿārifīn : le juriste, malgré la faveur que lui a faite Allah de connaître les jugements de la Loi et de les enseigner, perd beaucoup de sa récompense par son amour de la mise en avant, par les questions que les gens lui posent et par l’accueil qu’ils font à sa fatwa et à son enseignement ; celui qui reste loin des gens, retiré d’eux, est plus proche d’Allah et plus près de la sincérité envers Lui.
Ash-Shuwayer y revient en conclusion de son livre, et ferme les deux issues. L’interprète ne recherche pas la mise en avant, même si ce qu’il a lui vient d’une science qu’Allah lui a donnée, d’une perspicacité et d’une guidance : il craint alors Allah en cela et en fait un usage de bien, hors de la désobéissance. Et il ne se laisse pas abuser par lui-même : l’homme qui s’admire, se croit savant et discute, en est quitte pour lui-même. Il rappelle le hadith de celui qui apprend la science pour rivaliser avec les savants, discuter avec les sots, ou tourner vers lui les visages des gens ; ce hadith n’est pas dans les deux Ṣaḥīḥ, et les termes qu’il en donne ne correspondent exactement à aucun numéro que nous ayons pu vérifier, les plus proches étant Ibn Mājah, n° 253 et 260 ; nous le laissons donc sans numéro, tel qu’il le rapporte. Se croire savant de tout et détenteur de toutes les sciences de ce domaine, c’est se donner à soi-même une louange fausse.
Al-Mazrūʿī met la chose en cinq mots dans ses recommandations : que l’interprète ne s’admire pas lui-même. Al-Miftāḥ, dans son neuvième adab, dit comment échapper au piège à l’instant où il se referme : louer Allah quand on atteint juste, et ne pas s’admirer.
Le piège inverse, l’interprète que le diable fait réussir plusieurs fois pour qu’il s’admire, est au chapitre 5, règle 104.
Règle 78La retenue : n’interpréter que ce dont on se sent capable
Ibn Qutayba rapporte de Qurra ibn Khālid ce qu’il a vu chez Ibn Sīrīn (raḥimahu Llāh) : sur quarante rêves qu’on lui présentait, il estimait qu’il n’en interprétait qu’un seul. Et Ibn Qutayba ajoute son jugement : Muḥammad ibn Sīrīn était le maître des gens dans cette science, et il rejetait plus de rêves qu’il n’en interprétait.
Ash-Shuwayer fait de cette rareté l’un des deux signes auxquels on reconnaît l’interprète musulman véridique. Le premier signe est sa piété, et il y place la parole de Mālik : joue-t-on avec la prophétie ? seul un savant l’interprète. Le second est sa crainte d’Allah et le peu d’empressement qu’il met à interpréter : on comptait à Ibn Sīrīn quarante visions qu’il n’interprétait pas avant d’en interpréter une seule, et l’un de ses compagnons dit en avoir compté soixante. Il en tire la conséquence : celui qui répond à tout ce qu’on lui demande s’est trompé sur lui-même, alors que la réserve s’imposerait déjà dans la science religieuse, qui tient à des textes qu’un homme retient et à des sens qu’il comprend ; à plus forte raison dans la conjecture et le pressentiment des visions.
Il observe enfin comment les pieux d’entre les Salaf tenaient cette place. Ceux qui interprétaient ne se mettaient pas en avant pour cela et ne tenaient pas de séance consacrée à l’interprétation. Ibn Sīrīn, le plus connu d’entre eux, laissait passer quarante et cent visions sans répondre, disant : crains Allah dans ton état de veille et ne te soucie pas de ce que tu as vu en dormant. Comparée à l’état de beaucoup de gens de notre temps, cette retenue étonne.
Règle 79Savoir dire « je ne sais pas » et renvoyer à plus savant
Ibn Qutayba le demande en une phrase : sois attentif aux réponses, délaisse tes préjugés, et n’aie pas honte de dire, sur ce qui t’apparaît difficile, que tu ne le sais pas.
Al-Ṭayyār va d’un pas plus loin dans son neuvième point de contrôle. S’il ne peut interpréter une vision, mieux vaut que l’interprète la renvoie à quelqu’un de plus savant que lui dans le taʾwīl, sans en éprouver de gêne.
Règle 80L’interprétation reste conjecture : l’interprète se trompe et atteint juste
Ibn Qutayba clôt ses conseils de méthode par une phrase qui les relativise tous : tu ne peux être certain de l’interprétation d’un rêve, elle est estimation et conjecture. C’est ce qui l’oblige, deux pages plus haut, à peser ses mots pour ce qui est défavorable.
Al-Madrī le dit d’Ibn Sīrīn lui-même, qui répondait en disant : je ne réponds que par conjecture, et la conjecture se trompe et atteint juste.
Al-Wadʿān déplace la règle vers celui qui demande. Les gens, et d’abord ceux qui interrogent sur l’interprétation, doivent savoir que l’interprète n’est qu’un homme qui se trompe et atteint juste, que ce qu’il interprète est un effort de jugement et un lieu de conjecture, et qu’il tient des compétences par lesquelles il peut atteindre la rive sûre sans que sa proportion de réussite arrive à cent pour cent ; que cette science est comme les autres sciences religieuses, et que l’interprète qui s’y est appliqué et a atteint juste en a sa récompense, selon son intention.
Ash-Shuwayer ferme la porte à l’infaillibilité par le haut. Quand le Prophète ﷺ a dit à Abū Bakr « tu t’es trompé », que penser d’un homme du quinzième siècle de l’hégire, avant ou après lui ? Il note au passage un usage de langue : chez Quraysh, celui qui se trompe est appelé menteur même sans l’avoir voulu, de sorte que l’interprétation fausse est mensonge dans les deux cas.
Règle 81Ne jamais affirmer catégoriquement son interprétation
De la règle précédente sort une manière de parler. Dixième adab chez al-Miftāḥ : que l’interprète n’affirme pas, et qu’il dise « si ton rêve est véridique ».
Ash-Shuwayer en fait un signe de justesse que les gens de science ont relevé, et il dit ce qui se passe quand il manque : on voit des interprètes affirmer d’une affirmation certaine que le sens de cette vision est ceci et cela. Il rappelle qu’il est établi dans Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (n° 7046) qu’Abū Bakr, à sa place et à la hauteur de son rang, s’est vu dire par le Prophète ﷺ : tu as visé juste en partie, et tu t’es trompé en partie. Des siècles plus tard, des gens jurent sur leurs lectures comme s’il s’agissait d’une révélation.
La formule d’Ibn Sīrīn tranche avec cela. Quand il interprétait une vision, il disait : j’en pense quelque chose, et il répétait souvent ce mot. Affirmer est le lieu même de l’erreur, et le signe que l’homme s’est éloigné de la voie des pieux anciens et de leur manière d’interpréter.
L’autre signe d’erreur relevé par ash-Shuwayer, prétendre tirer de la vision le nom du rêveur, sa tribu ou sa ville, est au chapitre 5, règle 102.
L’entretien
Règle 82Écouter le récit en entier, et le faire répéter
La méthode en douze étapes d’al-Miftāḥ commence par l’oreille. Écoute la vision en entier ; tu peux te la faire répéter plusieurs fois, jusqu’à ce que tu la tiennes toute, que tu en saisisses tous les symboles et tous les indices, que tu saches ce qui n’était que remplissage ou confusion, et ce qui est manifeste et n’a pas de taʾwīl.
Le même en fait aussi son quatrième adab, plus court : bien écouter la vision. Al-Mazrūʿī pose la même exigence dans ses recommandations : saisir la vision tout entière au moment où le rêveur te la raconte.
Le devoir du rêveur, qui est de raconter lui-même et de ne rien omettre, est au chapitre 3, règles 42 à 44.
Règle 83N’interroger le rêveur que sur ce qui sert l’interprétation
Deuxième étape chez al-Miftāḥ : interroge le rêveur sur ce dont tu as besoin de connaître, qui t’aide à interpréter. Al-Ṭayyār y ajoute, en dernier de ses points de contrôle, de ne pas interpréter avant de savoir à qui appartient la vision.
Ash-Shuwayer sépare deux sortes de questions, et c’est lui qui donne à la règle sa mesure. La première sorte est légitime parce que la vision elle-même la réclame : savoir si le rêveur est un homme ou une femme, s’il est commerçant ou non, s’il est pieux ou non. Son exemple est la vision connue rapportée d’Ibn Sīrīn : deux hommes vinrent le voir, tous deux avaient rêvé qu’ils appelaient à la prière, et l’un des deux était pieux. À celui-là il dit : tu feras le pèlerinage. À l’autre il dit : ta main sera coupée, puis tu seras connu pour le vol.
La seconde sorte n’a rien à voir avec l’interprétation. Certains interprètes interrogent sur des choses qui n’y entrent pas : demander à une femme quelle est son apparence, quelle est sa description. Parler de cela n’est pas permis, et il devient même interdit à la femme de se décrire elle-même à cet interprète. D’autres questions touchent à ce qui est propre à une personne avec son conjoint : cela ne se raconte pas, et l’homme non plus n’a pas à en parler, car Allah a fait à chacun sa part propre, et le voile qu’Il a posé ne se déchire pas.
À noter : le texte d’ash-Shuwayer sur ce dernier point est un texte parlé, et la phrase reste difficile à fixer. Nous la rendons dans le sens que porte la page telle qu’elle a été relue.
Règle 84Ne pas interpréter pour un rêveur dont on ignore la situation
Ash-Shuwayer pose d’abord une limite à la méthode des exemples. L’interprétation par les paraboles ne donne pas à elle seule le détail des choses : les gens de science ont dit qu’il faut joindre, à la connaissance de l’exemple, une bonne perspicacité et de l’intelligence. Son illustration est un seul symbole passé par trois hommes. La mer indique l’étendue d’une science si le rêveur est un étudiant, un commerce s’il est commerçant, un souci s’il est célibataire.
Puis il pose la question qui suit : comment l’interprète connaîtrait-il ces choses quand celui qui l’interroge n’est qu’un numéro, ou une adresse sur Internet, ou un appel téléphonique ? Il vise dans le même mouvement l’interprète qui se tient devant le public et annonce que cette vision signifie ceci, cela et cela, sans avoir regardé les coutumes des gens, ni leurs lieux, ni les sens de leurs mots, à l’opposé de la méthode dont les anciens ont dit qu’elle agissait sur la connaissance de l’interprétation.
Al-Shihāb al-ʿĀbir fait voir la méthode en acte. Sa consigne revient deux fois dans son livre, sous la même forme : donne à chaque homme ce qui lui convient. Au chapitre du Paradis, quatre hommes viennent avec des scènes du même genre. Le premier dit s’être vu maître du Paradis, et l’auteur lui répond qu’il possédera un jardin ou en aura le gouvernement. Un autre dit la même chose, et il lui répond qu’il aura autorité sur un livre où il y a des profits et un soulagement. Un mécréant dit s’être vu chassé du Paradis, et il lui répond qu’il a une belle maison peinte et plantée, qu’elle lui sera prise et que son bas monde tournera au tourment, car le bas monde est la prison du croyant et le paradis du mécréant. Un quatrième dit avoir traversé le Paradis, y avoir pris quelque chose et s’être enfui ; l’auteur lui répond qu’il est entré dans la demeure d’un homme de haut rang, ou dans un jardin, et qu’il y a volé quelque chose. L’homme reconnut que c’était vrai.
Sur une autre page, il demande le métier avant de répondre, puis interprète selon la réponse obtenue.
Le principe général, que le symbole n’a pas de sens fixe et varie avec l’état du rêveur, est au chapitre 7. Ici, seule la conduite de l’interprète est en jeu.
Règle 85Ne pas juger le rêve d’après le ressenti du rêveur
Puisque seul l’homme du métier distingue le bon rêve du mauvais, al-Shihāb al-ʿĀbir avertit l’apprenti de ne pas s’arrêter à ce que l’âme du rêveur a cru bon parce qu’elle s’en est réjouie au moment du rêve, ni à ce qu’elle a cru mauvais parce qu’elle en a eu peur. L’interprète s’appuie sur ce qu’imposent les fondements de cette science.
Cette même phrase ouvre le chapitre 9, où elle sert de motif à la division des rêves en quatre types (règle 144).
Règle 86Ne pas précipiter ni forcer l’interprétation
Al-Mazrūʿī donne deux consignes voisines, une ligne chacune, dans la liste qui ferme son article : ne pas se hâter d’interpréter la vision, et ne pas forcer l’interprétation.
Al-Miftāḥ en donne le versant positif, à la huitième étape de sa méthode : retiens ce qui a jailli dans ton esprit, si cela s’accorde avec le juste et que ton cœur s’y apaise. Le premier tient la porte fermée à ce qu’on fabrique, le second l’ouvre à ce qui vient.
Règle 87Ne pas interpréter dans un moment de contrainte
Septième point de contrôle d’al-Ṭayyār, en cinq mots : que l’interprète n’interprète pas la vision au moment de la contrainte.
L’arabe s’arrête là et ne dit pas ce que ce moment recouvre. Une traduction française antérieure y avait ajouté la fatigue, la faim et la colère ; ces exemples ne sont pas dans le texte, et nous ne les reprenons pas.
Règle 88Ouvrir et clore l’entretien par une invocation de bien
Al-Ṭayyār place la formule à l’instant où la vision est racontée : que l’interprète dise du bien, ou qu’il dise « du bien te sera donné, et du mal te sera épargné ».
Al-Miftāḥ en fait son troisième adab et donne l’accueil en deux formules. La première tient en une ligne : du bien pour nous et du mal pour nos ennemis. La seconde ajoute la louange puis la demande : du bien te sera donné, du mal te sera épargné, du bien pour nous, du mal pour nos ennemis, louange à Allah Seigneur des mondes, raconte-moi ta vision.
Et il ferme sa méthode par le même geste, à la douzième étape : mets dans ton propos l’invocation de bien et la bonne annonce, en disant par exemple qu’un souci sera dissipé, qu’une subsistance viendra, qu’une guérison suivra une maladie, qu’un savoir sera acquis, et en voulant par tout cela une invocation.
Ce qu’on dit, ce qu’on taît
Règle 89Interpréter du meilleur sens possible, ou se taire, sans travestir le sens
Cinquième adab chez al-Miftāḥ, avec sa preuve : interpréter la vision du meilleur des sens, d’après le hadith de ʿĀʾisha (raḍiya Llāhu ʿanhā), si vous interprétez la vision, interprétez-la en bien. La page ne donne aucune référence pour ce hadith à cet endroit, et nous ne l’avons retrouvé ni dans les deux Ṣaḥīḥ ni dans les quatre Sunan, même sous une forme approchante. C’est Buwāḥ qui l’appelle ainsi ; la règle, elle, tient sur les autres preuves données ici.
Al-Ṭayyār dit ce qu’on fait quand le meilleur sens ne se trouve pas. Si la vision contient quelque chose que son propriétaire déteste, l’interprète se tait ou dit du bien, en appelant le rêveur à s’attacher à la crainte d’Allah, en lui rappelant qu’il se tiendra devant Lui, en le conseillant, et par tout ce qui comporte un bien pour lui.
Al-Wadʿān décrit la même conduite du côté du rêveur. L’interprète doit donner à celui qui a rêvé, ou à celui pour qui la vision a été vue, de quoi respirer et du bien ; qu’il essaie d’interpréter en bien autant qu’il en trouve le moyen ; et s’il lui faut interpréter en mal, qu’il le fasse par la voie indirecte, surtout quand le demandeur ou le rêveur insiste beaucoup. Il ajoute la douceur : que l’interprète soit doux avec les gens et ne tire pas des rêves ce qui les effraie ou les inquiète, car cela leur vaut angoisse et soucis, sur la foi d’une interprétation fausse qui ne tient à la vérité ni par un lien ni par une cause.
La règle a une borne, et c’est Mālik qui la pose. Interrogé s’il pouvait interpréter en bien ce qui, chez lui, était mauvais, il dit non. Al-Ṭayyār pose la même borne dans les deux sens : ne pas interpréter en mal une vision qui est, dans sa science, de bon augure, ni en bien celle qui est de mauvais augure. L’alternative ouverte par cette règle est donc le silence, et non un sens retourné.
L’interdit d’effrayer les gens sur la foi d’une conjecture est repris pour lui-même au chapitre 5, règle 98.
Règle 90Taire ce qui nuit et garder le secret du rêveur
Quatrième point de contrôle d’al-Ṭayyār : que l’interprète garde couvertes les parties honteuses des gens, et n’aille pas dire qu’untel a vu telle ou telle chose, de ce qui les découvre. Al-Miftāḥ en fait son huitième adab, en quatre mots : couvrir celui qui a raconté la vision. Al-Mazrūʿī demande la même discrétion sur la situation du rêveur.
Ibn Qutayba donne la règle d’application, et elle est plus fine qu’un simple silence. Si le rêve présage la débauche ou une sottise, l’interprète la dissimule en faisant de son mieux pour la couvrir par ses paroles, ou la dit discrètement au rêveur. Il donne les deux raisons. Dire à brûle-pourpoint une chose abominable à celui qui consulte, c’est lui attribuer devant tous un défaut qu’il n’a peut-être pas ; et s’il l’a, le lui dire en secret peut au contraire l’amener à se corriger et à ne plus y retomber.
Son exemple est un procédé d’Ibn Sīrīn. Un homme vient lui rapporter le rêve d’un autre : casser des œufs par le haut, manger le blanc, laisser le jaune. Ibn Sīrīn refuse de répondre au messager et demande que l’auteur du rêve vienne lui-même. À lui, seul, il dit qu’il est un pilleur de tombes.
Ash-Shuwayer donne l’argument a fortiori. Parmi les adab de l’interprète que les gens de science ont cités, il lui faut se taire sur ce qui comporte un tort. On rapporte d’Ibn Sīrīn qu’il disait : crains Allah dans ton état de veille, et ce qui était dans le rêve ne te nuira pas. L’homme ne mentionne que ce qui était bon, et le Prophète ﷺ a dit du rêveur que, si son rêve était bon, il en parlait, et que s’il était mauvais il se taisait. Si l’ordre de se taire a été donné au rêveur, l’interprète y est tenu à plus forte raison.
Le même y revient une dernière fois en conclusion : que l’interprète craigne Allah dans les secrets des musulmans, qu’il ne s’informe pas et ne renseigne pas sur ce qu’il en sait, le mieux étant qu’il se taise, qu’il ne demande et ne parle que dans la mesure du besoin.
Règle 91Formuler l’interprétation dans les mots du rêveur
Neuvième étape de la méthode d’al-Miftāḥ, qui porte sur la sortie de la parole : fais sortir l’interprétation en un discours cohérent et utile, en choisissant des mots et des expressions qui s’accordent au niveau du rêveur.
Règle 92Conseiller et orienter, au-delà de l’interprétation
Dixième étape chez al-Miftāḥ : oriente, avertis et conseille le propriétaire du rêve, comme fit Yaʿqūb (ʿalayhi s-salām) en interprétant la vision de Yūsuf (ʿalayhi s-salām), et comme fit Yūsuf (ʿalayhi s-salām) dans la vision du roi.
Al-Ṭayyār travaille les deux exemples séparément. Du second il tire que celui qu’on interroge doit indiquer à celui qui l’interroge ce qui lui est utile en rapport avec sa question, et le guider vers la manière dont il en tirera profit dans sa religion et dans sa vie d’ici-bas, ce qui relève de la perfection du conseil, de la perspicacité et de la justesse de l’orientation : Yūsuf ne s’est pas arrêté à l’interprétation de la vision du roi, il lui a indiqué en outre ce qu’il fallait faire, dans les années fertiles, de l’abondance des cultures et de leur récolte.
Du premier exemple il tire une seconde consigne. Quand l’issue de l’interprétation est un bien qui ne viendra qu’après une épreuve, l’interprète appelle le rêveur à s’y préparer et à affronter ce qui lui arrivera, comme Yaʿqūb chercha à alléger pour son fils le poids de ce qui l’attendait.
Deux libertés, et leur limite
Règle 93Ne pas prendre au pied de la lettre la vision d’Allah, d’un ange ou d’un prophète
Al-Shihāb al-ʿĀbir tire cette règle d’un raisonnement qu’il expose en entier. Allah s’est réservé certaines choses, dont le Trône, le Kursī, la Tablette, le Calame, les anges et les prophètes (ʿalayhim as-salām) ; sa preuve est qu’aucun texte ne promet à celui qui fait le bien de lui donner tel ou tel ange. Le jugement des anges et des prophètes suit donc celui de Celui qui se les est réservés. Aussi, lorsqu’ils sont vus en rêve, l’auteur en fait les actes du rêveur, l’état où il se trouve et ce vers quoi son affaire va tourner. Puis vient la phrase sur laquelle tout repose : dans la plupart des cas, celui qui a été vu n’est pas réellement cet être-là.
La conséquence est une interdiction de parole. Si quelqu’un se voit devenu l’un d’eux, nous ne lui disons pas qu’il le deviendra : nous lui donnons des charges à la mesure de ce qui lui convient. S’il l’a vu dans de belles qualités, nous lui disons qu’il exercera une charge où il y aura du bien, à la mesure de cette beauté. Si c’était dans des qualités mauvaises, nous l’en avertissons et nous lui disons de revenir de telle et telle chose.
L’exemple qu’il donne le montre à l’œuvre. Un homme dit s’être vu sur le Trône ou sur le Kursī, et en avoir abîmé une part du pied. La réponse est : tu trahis ton supérieur. Puis l’auteur transpose au reste du corps, la main pour ce qu’elle prend ou frappe, la bouche pour la parole, et ainsi de suite, ce qui rejoint la règle 173.
À noter : l’auteur rapporte que des gens ont nié que l’on puisse voir Allah en rêve, disant qu’il ne s’agit là que d’insinuations et de confusions, sans aucun jugement. Il refuse cette position, en donnant son propre motif : nous avons fait de cette vision les actes du rêveur, et nous ne contredisons pas le rêveur sur ce qu’il a vu et sur quoi son esprit s’est arrêté.
Une réserve de texte : la page imprimée, dans l’énumération de ce qu’Allah s’est réservé, insère un mot de plus entre le Kursī et la Tablette. Nous citons le passage tel qu’il est imprimé, sans le corriger.
Règle 94L’observation répétée autorise à interpréter un symbole que les anciens n’ont pas traité
Au bout de son livre, al-Shihāb al-ʿĀbir revendique une liberté, et il le fait à découvert. Le cas de l’homme qui entre dans l’un de ses propres membres, écrit-il, il ne sait pas qu’un ancien ni un moderne l’ait mentionné. Comme la vision s’est répétée chez plusieurs personnes, il l’a interprétée par ce qu’il a exposé dans son chapitre. Et il ajoute : celui qui le nie s’oppose à Allah, ignorant des jugements de la vision.
L’appui n’est donc ni un livre ni une analogie, mais le fait d’avoir vu le même rêve revenir. La règle voisine, qui autorise l’interprète à étendre lui-même l’analogie aux cas que les livres ne traitent pas, est au chapitre 6, règle 122 ; l’interprétation de ce cas précis est au chapitre 9, règle 173.
Presque toutes les règles de ce chapitre coûtent quelque chose à celui qui les tient : un rêve rendu sans réponse, un « je ne sais pas » devant un homme qui attendait mieux, une séance qu’on ne tient pas, une chose sue et qu’on ne redit à personne. C’est à ce prix-là que les auteurs de cette science reconnaissent un interprète.
Numérotation propre à cette rubrique. Les livres cités ne numérotent pas leurs règles. Sources détaillées : les onze livres utilisés. Lexique des termes : glossaire.