Le rêveur compte dans le tri
Avant de chercher le sens d’un rêve, l’interprète le trie. Il se demande d’où vient la vision et s’il y a lieu de l’interpréter. Ce tri porte d’abord sur le rêve lui-même, puis sur celui qui l’a vu.
Al-Ṭayyār rapporte des gens de science un classement des hommes selon la véracité de leur vision. Son texte énumère cinq rangs :
- les prophètes ;
- les gens de bien ;
- ceux dont l’état est couvert ;
- les pervers ;
- les mécréants.
Le texte qu’il donne annonce trois catégories et en énumère cinq. Aucune fusion n’apparaît ensuite. Le livre le rapporte tel quel et ne corrige pas le nombre.
Ce classement pèse sur la force de la présomption. Il ne juge pas une personne en particulier. Le mécréant se trouve au dernier rang : sa vision est la moins digne de foi a priori. Le rang ne dit pas pour autant qu’elle est fausse.
L’objection : une part de la prophétie chez un mécréant ?
L’idée d’une part de prophétie vient du hadith. Dans le Ṣaḥīḥ de Muslim (n° 2263), d’après Abū Hurayra (raḍiya Llāhu ʿanhu), le Prophète ﷺ dit : « le rêve du musulman est une part sur quarante-cinq de la prophétie ». Al-Bukhārī écrit « une part sur quarante-six » pour le rêve du croyant (n° 7017).
L’objection se formule ainsi. La vision véridique est une part de la prophétie. Or le mécréant, le débauché ou le menteur voient parfois vrai. Leur vision aurait-elle alors la même nature ?
Al-Ṭayyār répond par al-Qurṭubī. Qu’une vision de ces gens se vérifie parfois n’en fait ni une révélation ni une part de la prophétie. Tout homme qui dit vrai sur une chose cachée ne devient pas prophète pour autant. Le devin lui-même énonce parfois une parole vraie. Al-Qurṭubī ajoute que cela reste rare chez eux.
La réponse ne nie donc pas le fait. Elle refuse d’en tirer un statut.
Le roi d’Égypte et Yūsuf (ʿalayhi s-salām)
L’autre face de la question se trouve chez le même auteur. Al-Ṭayyār tire des versets sur la vision du roi d’Égypte un fondement de la validité de la vision du mécréant. Cette vision se réalise selon ce qu’il a vu.
Il ajoute deux degrés. Elle se réalise d’autant plus lorsqu’elle touche un croyant. Elle se réalise a fortiori lorsqu’elle est un signe pour un prophète et une confirmation de sa mission.
Le roi était mécréant. Sa vision concernait le pays de Yūsuf (ʿalayhi s-salām), et elle s’accomplit. Les versets sont ceux de la sourate Yūsuf, 43 à 49. Al-Ṭayyār ne les numérote pas : la référence est celle du livre.
Statut et réalisation
Les règles 30 et 31 semblent se heurter. L’une retire à la vision du mécréant tout rang prophétique. L’autre affirme qu’elle peut s’accomplir. Elles ne se contredisent pas, car elles ne parlent pas de la même chose.
La première parle du statut de la vision. La seconde parle de sa réalisation. Une vision peut être authentique sans être une révélation.
Pour vous qui lisez, la conséquence est simple. Le rêve d’un non-musulman n’est pas écarté d’office parce que son auteur n’est pas musulman. Il n’est pas non plus élevé au rang de la vision du croyant parce qu’il s’est réalisé. Le classement en cinq rangs règle la confiance qu’on lui accorde au départ, et les versets sur le roi d’Égypte montrent que cette confiance réduite n’empêche pas l’accomplissement.
Ce que disent les autres règles
Ces trois règles appartiennent au chapitre 2, « Trier le rêve avant de l’interpréter », dans la partie consacrée au poids du rêveur. La règle 32 tient le classement de la règle 29 en bride : selon ash-Shuwayer, voir beaucoup de visions ne prouve pas la piété. Le rang rend une vision plus digne de foi sans la garantir. La règle 33 traite de la concordance, quand plusieurs personnes voient la même chose. En amont, la règle 7 pose les trois catégories du hadith d’Abū Hurayra, dont une seule s’interprète, et les règles 8 et 9 écartent le rêve du diable et le discours de l’âme. Les règles 16 à 25 donnent les signes qui permettent de reconnaître chaque catégorie, et la règle 22 achève le tri par retranchement.
En bref
Le rêve d’un non-musulman peut se réaliser : al-Ṭayyār le fonde sur la vision du roi d’Égypte dans la sourate Yūsuf, versets 43 à 49. Avec al-Qurṭubī, il précise que cette réalisation n’en fait ni une révélation ni une part de la prophétie, et qu’elle reste rare. Dans le classement des rêveurs, le mécréant occupe le dernier des cinq rangs, ce qui affaiblit la présomption sans exclure la vérité. Une vision peut donc être authentique sans être une révélation.
- Règle 29. Cinq rangs (chapitre 2)
- Règle 30. Le rêve d'un mécréant (chapitre 2)
- Règle 31. Le rêve d'un mécréant (chapitre 2)
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Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.