Une bonne vision se raconte à quelqu’un que vous aimez
Le récit est permis, et il n’est pas permis à n’importe qui. Le texte de base est le hadith d’Abū Salama (raḥimahu Llāh) d’après Abū Qatāda. Il figure dans le Ṣaḥīḥ de Muslim, son recueil de hadiths authentiques, sous le n° 2261 : « la vision bonne vient d’Allah : si l’un de vous voit ce qu’il aime, qu’il n’en parle qu’à qui il aime ; et s’il voit ce qu’il déteste, qu’il crachote trois fois vers sa gauche, qu’il cherche refuge auprès d’Allah contre le mal du diable et contre son mal, et qu’il n’en parle à personne, elle ne lui nuira pas. »
Deux auteurs impriment ce texte. Le premier est Ibrāhīm ibn ʿAbdallāh al-Mazrūʿī, dans un article intitulé Qawāʿid wa aḥkām ar-ruʾā wa-l-aḥlām, publié sur le site Baynoona. Le second est Muḥammad al-Wadʿān, auteur de Kayfa tuʿabbar ar-ruʾyā ?. Al-Mazrūʿī le rapporte à al-Bukhārī, n° 7044, et à Muslim, n° 2261. Al-Wadʿān le rapporte à Muslim seul.
Le hadith se trouve bien dans les deux recueils. Le texte cité, en revanche, est celui de Muslim. Chez al-Bukhārī, au n° 7044, on lit « la vision belle vient d’Allah ». La demande de refuge y vient avant le crachotement, et « vers sa gauche » n’y figure pas.
Les listes de conduites retiennent toutes cette règle. Elle est la troisième conduite chez al-Mazrūʿī. Elle est le troisième des neuf adab, c’est-à-dire des conduites prescrites, d'al-Miftāḥ fī ʿilm taʿbīr ar-ruʾyā de Saʿīd ibn ʿAlī Buwāḥ. On la trouve encore au troisième rang des quatre points d’al-Ṭayyār et des quatre recommandations d’Amīr ibn Muḥammad al-Madrī.
ʿAbd as-Salām ibn Muḥammad ash-Shuwayer, dans ar-Ruʾā wa-l-aḥlām, une suite de questions et de réponses, en fait la première chose que le Prophète ﷺ a indiquée pour la vision de bien. Il en donne la raison : elle est un bien, elle porte une bonne nouvelle, et il y a là un profit pour celui qui l’a vue.
Al-Mazrūʿī ajoute à l’affection une seconde condition, la confiance. Vous racontez votre vision à quelqu’un que vous aimez et en qui vous avez confiance. Les deux vont souvent ensemble, et parfois non. On peut aimer quelqu’un à qui l’on ne confierait pas une parole.
Ni à un ignorant, ni à un ennemi
ʿAbdallāh ibn Muḥammad al-Ṭayyār a écrit une risāla, une épître, intitulée Risāla fī faḍl ar-ruʾyā wa ḍawābiṭ taʿbīrihā. Dans les règles qui la ferment, il l’écrit sans détour : ne pas raconter sa vision à un ignorant ni à un ennemi.
Al-Baghawī (raḥimahu Llāh) fonde la même conduite sur le Coran. Dans la sourate Yūsuf, Yaʿqūb (ʿalayhi s-salām) dit à son fils : « … ne raconte pas ta vision à tes frères car ils monteraient un complot contre toi ; le Diable est certainement pour l’homme un ennemi déclaré » (Yūsuf 12:5).
Al-Baghawī en tire une leçon plus large. Mieux vaut cacher un bienfait à qui pourrait s’en faire l’ennemi, sauf si le profit attendu dépasse le dommage. Son texte ne nous est parvenu qu’en traduction française.
La vision tient « sur la patte d’un oiseau »
L’interdit a sa raison dans le hadith même. Al-Ṭayyār rapporte celui d’Abū Razīn al-ʿUqaylī (raḍiya Llāhu ʿanhu) : « la vision du croyant est une part sur quarante de la prophétie ; elle est sur la patte d’un oiseau tant qu’on n’en parle pas, et quand on en parle elle tombe. »
Ce hadith n’est ni dans al-Bukhārī ni dans Muslim. Il est chez at-Tirmidhī, n° 2278, sous cette forme. Abū Dāwūd, n° 5020, et Ibn Mājah, n° 3914, le rapportent sous une autre forme.
« Elle tombe » veut dire qu’elle se produit. Raconter sa vision n’est donc pas un geste sans suite. Le choix de celui qui écoute entre dans l’ordre lui-même. Ce n’est pas une politesse posée par-dessus.
Cette même parole sert ailleurs à établir que la vision se réalise selon la manière dont elle est interprétée. Des savants en ont discuté à cet endroit, traité au chapitre 12 (règle 199). Ici, c’est le fait de parler qui est en jeu, non l’interprétation.
Le mauvais rêve ne se raconte à personne
Pour la vision qui déplaît, la consigne s’inverse. Le hadith d’Abū Saʿīd al-Khudrī (raḍiya Llāhu ʿanhu), qu’al-Bukhārī rapporte sous le n° 6985, place les deux cas côte à côte. Le Prophète ﷺ y dit : « si l’un de vous voit une vision qu’il aime, elle vient d’Allah : qu’il loue Allah pour elle et qu’il en parle ; et s’il voit autre chose, qui lui déplaît, cela vient du diable : qu’il cherche refuge contre son mal et n’en parle à personne, elle ne lui nuira pas. »
Le livre tient cette règle pour la plus serrée de la série consacrée au mauvais rêve. Al-Mazrūʿī y lit une interdiction explicite. Il cite « qu’il n’en informe personne », puis « qu’il n’en parle à personne, elle ne lui nuira pas ». Pour lui, il n’est permis d’en parler ni à un proche aimé ni à quiconque. C’est la quatrième des six conduites qu’il donne devant une mauvaise vision.
Al-Ṭayyār la compte parmi ses huit conduites. Dans son récapitulatif, il redit que la vision qui vient du diable ne mérite ni qu’on s’y arrête ni qu’on la raconte.
Al-Baghawī en fait la cinquième et dernière de ses étapes. Il ajoute un point : le rêveur ne doit pas non plus se l’expliquer à lui-même, puisque le rêve se réalise selon la manière dont il est interprété (chapitre 12, règle 199).
Une exception discutée : le savant ou le conseiller sincère
La divergence porte sur l’exception.
Al-Mazrūʿī interdit sans réserve, et ash-Shuwayer avec lui. Pour ash-Shuwayer, la Sunna, c’est-à-dire la voie enseignée par le Prophète ﷺ, est de n’en informer personne du tout : ni un interprète, ni un proche aimé, ni personne d’autre.
Al-Miftāḥ admet un cas de nécessité. Le dernier de ses six adab pour la mauvaise vision dit : qu’il n’en parle pas, et s’il y est contraint, qu’il n’en informe qu’un savant ou un conseiller sincère.
Les deux premiers auteurs ne laissent aucune issue à la parole. Le troisième en laisse une, étroite. Le livre n’a trouvé, pour l’une ou l’autre position, aucun texte propre à la question au-delà de ce qui précède. Il ne tranche pas, et cette page non plus.
Ce que disent les autres règles
Ces quatre règles appartiennent au chapitre 3, consacré à la conduite du rêveur. Les règles 34 à 36 viennent avant : savoir que la bonne vision vient d’Allah, louer Allah pour elle, s’en réjouir. La règle 40 précise à qui confier sa vision : un savant, un conseiller sincère, un homme de jugement ou un ami cher. La règle 41 demande de chercher le plus compétent quand il y en a un. Les règles 42 à 48 disent comment raconter : soi-même, en entier, sans ajout ni mensonge. La règle 54 prend place dans les douze conduites devant une mauvaise vision (règles 49 à 60), et la règle 59 donne en entier la version d’al-Bukhārī du hadith d’Abū Qatāda. La règle 62 rappelle, d’après ash-Shuwayer, que la Sunna ne prescrit pas de porter ses rêves à un interprète.
En bref
Une bonne vision vient d’Allah, et vous pouvez la raconter, mais seulement à quelqu’un que vous aimez. Al-Mazrūʿī ajoute une condition : que vous ayez confiance en lui. Ne la confiez ni à un ignorant ni à un ennemi, car elle reste en suspens tant qu’on n’en parle pas. Un mauvais rêve ne se raconte à personne. Seul al-Miftāḥ admet, en cas de nécessité, d’en parler à un savant ou à un conseiller sincère.
Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.