Douze conduites, et des listes qui ne se recoupent pas
Les auteurs ne s’accordent pas sur le nombre. Al-Mazrūʿī compte six conduites, al-Miftāḥ six aussi. Al-Ṭayyār en compte huit, suivies de trois remarques. La compilation d’al-Baghawī (raḥimahu Llāh) qui nous est parvenue annonce six étapes et n’en liste que cinq. Le livre Interpréter les rêves en islam sans se tromper en retient douze, des règles 49 à 60, et précise que ce découpage est le sien.
Les gestes du corps et du cœur, dans l’ordre du livre :
- chercher refuge contre le mal de la vision ;
- chercher refuge contre le diable ;
- crachoter légèrement trois fois vers sa gauche ;
- se tourner de l’autre côté ;
- se lever et prier ;
- n’en parler à personne ;
- être certain qu’elle ne nuira pas.
Deux demandes de refuge, pas une seule répétée
La première demande vise le mal de la vision elle-même. Al-Ṭayyār l’appuie sur le hadith d’Abū Saʿīd al-Khudrī (raḍiya Llāhu ʿanhu), rapporté par al-Bukhārī sous le n° 6985 : « s’il voit autre chose, qui lui déplaît, cela vient du diable : qu’il cherche refuge contre son mal. » C’est la première conduite chez al-Mazrūʿī comme dans al-Miftāḥ. Saʿīd Buwāḥ ouvre sa liste en disant que le rêveur qui l’applique ne sera pas atteint par cette vision, par la grâce d’Allah.
La seconde vise celui qui a envoyé le rêve. Al-Ṭayyār cite le hadith d’Abū Qatāda (raḍiya Llāhu ʿanhu) : « le ḥulm vient du diable ; si l’un de vous rêve, qu’il cherche refuge contre lui. » Le ḥulm désigne le rêve qui vient du diable. Al-Miftāḥ en fait sa troisième conduite. ʿAbd as-Salām ash-Shuwayer place cette demande de refuge en tête de ce que le Prophète ﷺ a indiqué à qui voit une mauvaise vision.
Crachoter, changer de côté, se lever pour prier
Les versions emploient trois verbes, qu’al-Mazrūʿī réunit. Le nafth est un souffle sans salive. Le tafl est un léger crachotement. Le baṣq, dans le hadith de Jābir (raḍiya Llāhu ʿanhu), est un crachat. Le côté reste le même : la gauche. Al-Miftāḥ en donne le motif, repousser le diable. Ibn Qutayba (raḥimahu Llāh) place ce geste après la lecture d’Āyat al-Kursī, le verset du Trône.
Le hadith de Jābir, dans le Ṣaḥīḥ de Muslim, n° 2262, réunit trois gestes : « si l’un de vous voit une vision qu’il déteste, qu’il crache trois fois vers sa gauche, qu’il demande trois fois refuge auprès d’Allah contre le diable, et qu’il change le côté sur lequel il était couché. » Al-Mazrūʿī précise que vous passez sur la droite, sur la gauche ou sur le dos, selon votre position.
Vient ensuite la prière. Muslim rapporte d’Abū Hurayra (raḍiya Llāhu ʿanhu), n° 2263 : « si l’un de vous voit ce qu’il déteste, qu’il se lève et qu’il prie. » Ibn Qutayba en fait une étape de repli, si la peur persiste. Al-Miftāḥ est seul à ajouter « s’il le souhaite ». L’ordre est sans condition dans le hadith et chez tous les autres, et rien dans le texte de Saʿīd Buwāḥ n’explique cette réserve.
Se taire : la règle la plus serrée, et une divergence
Al-Mazrūʿī lit dans le hadith une interdiction explicite. Il cite « qu’il n’en parle à personne, elle ne lui nuira pas ». Selon lui, il n’est permis d’en parler ni à un proche aimé ni à quiconque. Al-Baghawī la place en dernier. Il ajoute que le rêveur ne doit pas non plus se l’expliquer à lui-même, puisque le rêve se réalise selon la manière dont il est interprété.
La divergence porte sur l’exception. Al-Mazrūʿī interdit sans réserve, et ash-Shuwayer avec lui : la Sunna est de n’en informer personne, ni un interprète, ni un proche aimé, ni personne d’autre. Al-Miftāḥ admet un cas de nécessité : si le rêveur y est contraint, il n’en informe qu’un savant ou un conseiller sincère. Le livre n’a trouvé aucun texte propre à la question au-delà de ces avis, et il ne tranche pas.
À ce silence s’ajoute une certitude. Al-Ṭayyār la tient pour la plus lourde des huit conduites, parce qu’elle touche à la croyance. Vous tenez pour vraie la parole du Prophète ﷺ, et vous savez que le mauvais rêve ne vous nuit pas. Sa preuve est la fin du hadith d’Abū Qatāda : « qu’il crache à sa gauche, car elle ne lui nuira pas. » Ce geste se fait dans le cœur, et rien n’en paraît au dehors.
Āyat al-Kursī, formules de refuge, aumône
Al-Ṭayyār recommande la lecture d’Āyat al-Kursī (al-Baqara 2:255). Il l’appuie sur le hadith d’Abū Hurayra où le démon lui apprit ce verset, après lequel aucun démon ne l’approcherait. Le désaccord porte sur le moment. Al-Ṭayyār rapporte ensuite la remarque d’Ibn Ḥajar (raḥimahu Llāh) : des commentaires la mentionnent sans lui donner d’appui direct. Tirée du sens général du hadith d’Abū Hurayra, elle se soutient, et il conviendrait alors de la lire dans la prière qui suit le rêve. Al-Ṭayyār juge plus juste de la lire en prenant sa couche, comme le porte le texte ; la lire dans la prière reste permis, seulement moins bien. Ibn Qutayba la prescrit au réveil. Trois moments, trois noms : le livre ne tranche pas.
Al-Ṭayyār signale aussi une formule à dire au réveil. Les Sunan de Saʿīd ibn Manṣūr, le Muṣannaf d’Ibn Abī Shayba et celui de ʿAbd ar-Razzāq la rapportent d’Ibrāhīm an-Nakhaʿī (raḥimahu Llāh) : « je cherche refuge par ce dont ont cherché refuge les anges d’Allah et Ses messagers, contre le mal de cette vision, qu’elle ne m’atteigne en rien que je déteste dans ma religion et dans ma vie d’ici-bas. » An-Nakhaʿī est un Successeur, de la génération qui suit les Compagnons : la parole s’arrête à lui. Ibn Qutayba donne une autre formule, par le Seigneur de Mūsā, de ʿĪsā et d’Ibrāhīm (ʿalayhim as-salām). Les deux viennent de voies différentes, et le livre ne les fond pas en une seule.
Si l’effroi demeure après ces gestes, Ibn Qutayba conseille de faire ses ablutions, de prier, de donner l’aumône et d’invoquer Allah. L’aumône n’apparaît, à cet endroit, chez aucun autre auteur du chapitre. Ibn Qutayba et al-Baghawī ne sont parvenus qu’en traduction française : le livre les rapporte sans les citer.
Tout faire, ou un hadith complet
Al-Ṭayyār conseille de réunir toutes les versions et de faire tout ce qu’elles prescrivent. S’en tenir à une partie suffit, avec la permission d’Allah, à une condition : que cette partie soit un hadith complet, avec tout ce qu’il contient. Aucun texte n’autorise à garder un seul geste isolé.
Ash-Shuwayer rapporte l’un de ces hadiths complets. C’est le texte d’al-Bukhārī, n° 7044, d’après Abū Salama (raḥimahu Llāh) d’après Abū Qatāda : « la vision belle vient d’Allah : si l’un de vous voit ce qu’il aime, qu’il n’en parle qu’à qui il aime ; et s’il voit ce qu’il déteste, qu’il cherche refuge auprès d’Allah contre son mal et contre le mal du diable, qu’il crachote trois fois, et qu’il n’en parle à personne, elle ne lui nuira pas. » Les deux demandes de refuge, le crachotement, le silence et la certitude tiennent dans ce seul texte.
La deuxième remarque d’al-Ṭayyār simplifie la pratique. Celui qui se lève et prie a réuni la plupart des conduites. La prière comporte le changement de position, le crachotement et le rejet d’eau au rinçage de bouche des ablutions, puis la demande de refuge avant la récitation. L’invocation qu’elle contient suffira, s’il plaît à Allah, à écarter le mal du rêve.
Ce que disent les autres règles
Ces douze règles forment la partie la plus fournie du chapitre 3, consacré à la conduite du rêveur. Elles font face aux règles 34 à 48 sur la bonne vision : louer Allah (règle 35), ne la raconter qu’à qui l’on aime (règle 37). La vision reste en suspens tant qu’on ne l’a pas racontée (règle 39). Les règles 61 à 64 prolongent ces gestes vers la mesure : ne pas faire interpréter tout ce qu’on voit, et l’angoisse qui demeure après un rêve. La règle 68 donne la protection préventive par les invocations du coucher.
En bref
Après un cauchemar, cherchez refuge auprès d’Allah contre le mal du rêve et contre le diable. Crachotez légèrement trois fois vers votre gauche, changez de côté et levez-vous pour prier. N’en parlez à personne : sur une exception pour un savant ou un conseiller sincère, les auteurs divergent. Tenez pour certain, comme le dit le hadith, que ce rêve ne vous nuira pas. La prière réunit à elle seule la plupart de ces gestes.
- Règle 49. Chercher refuge auprès d'Allah contre son mal (chapitre 3)
- Règle 50. Chercher refuge contre le diable (chapitre 3)
- Règle 51. Crachoter légèrement trois fois à sa gauche (chapitre 3)
- Règle 52. Se tourner de l'autre côté (chapitre 3)
- Règle 53. Se lever et prier (chapitre 3)
- Règle 54. Ne la raconter à personne (chapitre 3)
- Règle 55. Être certain qu'elle ne nuira pas (chapitre 3)
- Règle 56. Lire Āyat al-Kursī, de préférence au moment de se coucher (chapitre 3)
- Règle 57. Dire au réveil une formule de refuge précise (chapitre 3)
- Règle 58. Si la peur persiste : ablutions, prière, aumône et invocation (chapitre 3)
- Règle 59. Réunir les versions et appliquer ce qu'elles contiennent (chapitre 3)
- Règle 60. La prière réunit à elle seule la plupart de ces gestes (chapitre 3)
Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.